Souffrir la comparaison

Souffrir la comparaison

Qu’il s’agisse de la nature de nos prestations ou de la rémunération qui en découle, nous sommes trop souvent assimilés aux architectes bâtiment. Cette confusion est dommageable non seulement pour la défense élémentaire de nos intérêts, mais en ce qu’elle favorise une méconnaissance du service que nous savons offrir à nos clients : faute de bien identifier notre apport, forts d’une analogie erronée, ils croient défendre leur propre intérêt en révisant nos propositions à la baisse, pour nous aligner sur les valeurs en vogue chez les architectes dplg ou de la limitation administrative dont nous souffrons nous infériorise alors que nous sommes à la pointe des savoir faire quant au cadre de vie intime ou professionnel. Le plus souvent par ignorance, nos commanditaires génèrent ainsi un nivellement dont ils sont au final les premiers à pâtir. Car, bien évidemment et suivant la formule consacrée, “ils en auront pour leur argent”, et, en écrêtant nos missions de quelques points, ils se privent surtout du meilleur de nos talents.

Ce choix peut être délibéré, mais il résulte le plus souvent d’une assimilation injustifiée. Alors il convient de discerner ce qui nous différencie pour que les décisions puissent être fondées en connaissance de cause.

En accentuant à peine le contraste pour mieux détourer, voici les différences majeures que l’on peut retenir :

L’architecte embellit la ville et travaille surtout pour le passant, l’architecte d’intérieur harmonise la vie et travaille pour l’habitant, On trouvera toujours des exceptions contredisant ces constats,
mais
Le premier signifie au regard la réussite de son oeuvre
Le second procède du regard pour accorder les résonances.
L’un et l’autre construisent, mais le point d’où ils pensent diffère
L’un est dehors, extérieur à son objet ; l’autre est dedans, partie intégrante
L’architecte d’intérieur n’est pas apte à concevoir des monuments,
la composition des grands ensembles urbains n’est pas son fort…
c’est à une autre échelle qu’il façonne le cadre de vie :

Outrepassant les censeurs, cultivant le plaisir d’être, l’architecte d’intérieur apporte du sens au sensible, adresse au corps ce qui libère l’esprit du conforme, donne lieu à la singularité, invente l’adéquation de l’espace au regard qui l’ordonne. À la façon d’un bon tailleur, il compose un environnement sur mesure, parfaitement ajusté aux besoins et au désir de celui qu’il sert. Bien au-delà de la constitution du bâtiment, dont il maîtrise aussi la structure, il orchestre la composition des ambiances, la couleur de l’air qu’on respire, la lumière des perspectives, la pertinence des distributions. Pour articuler la symbolique des formes, les textures avec la fluidité des parcours et l’ergonomie du moindre geste, il doit coordonner une multitude de strates aussi diverses que la résistance des matériaux et le chromatisme des éclairements, la thermique et la psychologie comportementale, ou encore l’accumulation des normes et le marketing le plus inventif, la liste des grands écarts est longue…

Il balaye par nécessite un champ très large et les indications qui en résultent vont être intégrées aux préconisations de son étude, puis aux prescriptions du projet final pour devenir, sous sa gouverne, une réalité matérielle et sensitive. Mais avant tout, là où l’architecte part d’une page blanche – le terrain où inscrire les desiderata de son commanditaire – l’architecte d’intérieur part le plus souvent d’un existant dont il doit disséquer la géométrie, puis l’empilement des contraintes et dysfonctionnements – puisqu’on veut changer – structurels, réglementaires, techniques, sociologiques, professionnels… avant de concevoir comment y insérer les exigences de son client. Cette capacité d’écoute et d’analyse est certainement l’un des points les plus saillants de notre différenciation.

Et puis, il y a le niveau de détail auquel il faut répondre pour maîtriser le sujet : un mètre carré d’architecture intérieur comporte, outre les mêmes contraintes structurelles et d’ordonnancement que n’importe quel projet de bâtiment, un foisonnement de définitions subtiles qui vont faire la différence avec le standard des chantiers, c’est d’ailleurs pour cela qu’on nous sollicite : agencements, revêtements, éclairage, appareillages, mobilier, textiles et parfois jusqu’aux équipements, objets décoratifs, tableaux, chacun de ces registres est aussi délicat au moins que le choix d’une toiture ou la composition d’un mur… et diffère dans chaque pièce, pour chaque volume, chaque fonction spécifique, un vrai travail de bénédictin, passionnant, mais  combien chronophage, surtout si on se mêle, comme souvent, d’accompagner nos clients dans des showrooms ou des salons pour informer leurs choix !

On comprend dès lors qu’à travail inégal il faille admettre une rémunération différente. Au demeurant, il n’existe pas de barème puisque les prix doivent être libres. Des grilles d’appréciation existent néanmoins, à commencer par celles qui sont très officiellement recommandées à la maîtrise d’ouvrage publique.

Mais il importe avant tout de bien comprendre que c’est dans les quelques points d’écart avec le standard, lorsqu’ils sont admis sans réserve, que nous pouvons puiser cette valorisation dont le projet sera dix fois bénéficiaire.

Quel dommage, lorsque pour économiser trois sous à l’échelle de l’ensemble de l’investissement, il faut abandonner le terrain faute de moyens ! Tous ceux qui ont vécu un chantier livré vraiment fini savent à quel point les derniers mètres sont les plus difficiles, car c’est seulement lorsque les matériaux les plus nobles, les couleurs les mieux assorties, les textures les plus fines et les correspondances mises en lumière entrent en scène que le projet prend tout son sens. Nous en priver, c’est bien davantage vous priver, dans la durée, de la quintessence de notre art qui ne peut s’accomplir sans votre conviction de sa valeur.

Et, pour finir, comment imaginer susciter l’envie de se dépasser lorsqu’on commence par restreindre ? Une complicité créative ne peut s’établir que sur la confiance dans le juste prix. En la matière, pour jouer gagnant il ne faut pas faire perdre, c’est un principe réciproque toujours vérifié. Les projets qui font rêver ne peuvent naître que dans la concorde et ne deviennent réalité qu’à la mesure des moyens qu’on leur donne. Alors, pour ne pas souffrir la comparaison, pour ne pas confondre ces métiers qui portent le même nom, merci de tenir compte de ce qui, à votre service, nous distingue.

Bernard Lacourte
Architecte d’intérieur
Vice-président de l’UNAID
Octobre 2017

Les fondations de la petite cuillère

Les fondations de la petite cuillère

Conférence au congrès commun de l’UNAID et des maîtres d’œuvre du SYNAMOME

Pour la première fois, nous partageons avec les maîtres d’œuvre qui viennent eux-mêmes de fusionner leurs organisations représentatives, un congrès par principe moment phare de l’année. Conclusion heureuse d’un long travail de rapprochement qui vise à unir nos forces pour une meilleure reconnaissance de nos métiers, c’est aussi l’occasion de connaître et faire connaître nos différences, sans lesquelles la confusion serait la règle.

Et à propos de confusion, nous avons assisté à une démonstration éclatante lors d’une de nos assemblées, quand notre fonction fut ingénument assimilée, au détour d’une phrase malheureuse, à celle des décorateurs. On a même entendu parler de tiers œuvre, au sens de la cinquième roue du carrosse dont on se demandait bien ce qu’elle venait faire là, quasiment une danseuse. Beau métier au demeurant, que celui des décorateurs, ils embellissent les intérieurs en traitant avec goût toutes ces surfaces que nos amis anglo-saxons appellent génériquement les skins, les peaux, ce qu’on voit, qu’on peut toucher. Et il est vrai d’ailleurs que ces compétences ne nous sont pas étrangères puisqu’elles concluent généralement nos prestations qui vont même un peu plus loin, jusqu’à la création du mobilier voire des objets concourant à la satisfaction de nos donneurs d’ordres. C’est du reste le sens premier du D, pour design, qui clôture notre acronyme UNAID, au sens du design d’auteur.

Mais avant ce D, il y a AI, pour architecte d’intérieur. Évidemment, l’ignorance de cette dimension première n’a pas manqué de soulever une bronca dans nos rangs. Quelques paroles vives furent lancées en l’air et retombèrent fort heureusement sans faire de blessés graves. Mais quand même, les réactons enflammées démontrèrent qu’il allait falloir expliquer, ne fut-ce que pour apaiser, en tout cas définir pour bien se comprendre. Et puis, si une confusion aussi dommageable pouvait faire florès au sein d’une corporation aussi proche, quoi d’étonnant alors qu’elle se propage indument dans le grand public.

Au demeurant, nous avons souvent à ferrailler avec cette restriction de notre domaine lorsque les architectes nous traitent de décorateurs, appellation voulue par eux rabaissante. Nous ne manquons pas alors de les réduire à un rôle de façadiers et ainsi va la guégerre corporatiste d’un autre temps qui peut se poursuivre sine die. Mais à la longue, c’est fatiguant, assez stupide et surtout parfaitement stérile.

Car il serait tout aussi absurde de considérer que les architectes peuvent ne jamais mettre les pieds à l’intérieur, se contentant de faire bonne figure aux édifices qu’ils conçoivent, que d’imaginer un architecte d’intérieur qui n’interviendrait pas sur la forme finale du bâtiment. Certes, les sensibilités et les approches — tout comme les formations — sont différentes, mais dans tous les cas il s’agit bien de construire. C’est d’ailleurs ce qui fait l’exergue de notre métier : 

Afin d’être cohérents et avant que d’entrer dans la subtilité intérieure de notre art, nous allons illustrer son incidence sur la constitution même des bâtiments.

Pour commencer, une anecdote assez piquante. Je suis associé depuis plus de quinze ans, pour la plupart des affaires importantes, avec un architecte desa. Nous apportons tour à tour des affaires, sujets d’étude pour lesquelles la combinaison de nos compétence est indispensable. Parmi ses œuvres majeures, figurent deux monastères construits il y a vingt ans en France dans le plus pur style cistercien. C’est pourquoi un aréopage de moines américains est venu nous rencontrer pour nous confier l’étude du plus grand monastère californien, au Sud de Los Angeles. Stupéfaction lors du premier entretien avec cette délégation : la première question qui nous fut posée concernait la distance à respecter entre les bancs de l’église !!! Il nous a fallu quelques minutes pour comprendre qu’en effet, la jauge devant être de 500 fidèles, cette question déterminait la longueur de l’église, donc la dimension du monastère lui même, nécessairement sur un plan carré, donc l’ampleur du terrassement… qui chiffrait à lui seul, dans la montagne où ils allaient élire domicile, à plus d’un million de dollars. On comprend qu’ils aient pu âprement discuter le moindre inch de confort sur l’agenouilloir ! Vu par le petit bout de la lorgnette, il ne s’agit là pourtant que d’ergonomie, sous-catégorie fonctionnelle de l’architecture intérieure. Mais il est vrai que dans cette culture outre atlantique, la hiérarchie impériale entre architect et interior designer n’existe pas. Chacun contribuant au mieux à la cohérence de l’édifice, à l’adéquation de la forme à la fonction, la pertinence des idées avancées est le seul critère de validation.

Mais revenons en France. Lorsque le maire d’une petite ville du Languedoc retient notre candidature pour la construction de son auditorium, l’assemblage des savoir-faire lui apparaît tellement indispensable que c’est une condition du règlement d’appel d’offre des concepteurs. Et, de fait, le programme est un peu une quadrature insoluble car la hauteur cumulée des exigences techniques va engendrer un monument surplombant la mairie, voisine de quelques mètres. Symboliquement impensable. C’est en triturant l’agencement intérieur, à la fois du dispositif scénographique et de la salle que la solution satisfera tout le monde. Le grill remplacé par d’un jeu complexe de perches mobiles, l’angle de covisibilité finement remanié, une disposition en amphithéâtre vont faire gagner les trois mètres qui rendent le profil recevable.

À l’opposé des feux de la scène il fallait assurer la discrétion nécessaire aux artistes pour leurs allées et venues entre l’intérieur et l’extérieur, à l’écart de l’espace public et de la technique pour répondre à ce besoin d’intériorité d’un petit bout d’extérieur prolongeant les coulisses. Alors on a découpé le mur “rempart” de deux ouvertures, la porte dérobée de l’entrée des loges et le perchoir du fumoir jouxtant la tisanerie. C’est bien depuis l’intérieur que l’édifice à pris forme, sans rien renier du parti initial qui voulait finir de circonscrire la place de la mairie par ce mur faisant frontière, à la fois réelle et symbolique. Cette fois c’est donc aussi avec l’urbanisme que l’intérieur opère sa connexion.

Pour finir d’illustrer ce mouvement qui procède du plus petit vers le plus grand, un autre domaine, celui du handicap. Non, pas les PMR dont la libre circulation est désormais assurée par une batterie de règles exigeantes, mais le handicap mental. Quand le directeur de cet établissement spécialisé m’annonce que nous allons devoir restructurer et agrandir la maison sans faire déménager les résidants, je crois tout d’abord à une plaisanterie un peu caustique. Mais non, c’est pour de vrai, et l’argument est imparable : les adultes hébergés sont totalement insérés dans la vie du village, assez instables par eux mêmes pour qu’on n’ajoute pas au tracas de la transformation de leur espace intérieur un arrachement à leurs relations sociales proches. Il va donc falloir imaginer comment faire passer la surface utile de 1000 à 2000 m2 tout en maintenant la vie sur place. Cette fois ce sont non seulement les exigences de perceptions intérieures et d’organisation du service qui vont présider à l’architecture, mais tout autant l’organisation possible du chantier, intra muros dans une enceinte foncière très restreinte qui plus est… 

Le monde à l’envers, certes, mais pour des personnes qui on la tête à l’envers c’est la seule façon de ne pas perdre l’endroit. Je vous fais grâce des dédales éphémères de circulations protégées qu’il a fallu inventer pour mixer la vie du chantier avec celle de ces populations fragilisées, mais le pari a été tenu, et gagné. Et puisque la commande était de reconstituer la totalité d’un univers sécurisant et accueillant, la mission globale a également intégré la création de mobilier adapté au mode de vie particulier de ces personnes qui sont tout autant des citoyens que vous et moi. Plus que jamais, cette opération a permis de mobiliser l’étendue d’un métier qui va des fondations jusqu’à la petite cuillère dans le tiroir, en passant par toutes les phases de la conception, de la démolition et de la construction. Sans oublier évidemment la décoration qui est une des noblesses de nos engagements.

Puisqu’il est maintenant clair que l’architecture intérieure intervient nécessairement en profondeur sur la structure des bâtiments, nous allons pouvoir nous préoccuper de l’expérience qu’elle peut offrir à ceux qui y vivent.

Architecture de l’intériorité

Architecture de l’intériorité

Selon Luc Duina, douze sens sont au service de l’homme tout entier, dans sa complétude, scindés en trois parties bien distinctes.

” Un tiers de ces sens concerne notre corps
Un tiers de ces sens concerne notre esprit
Un tiers de ces sens représente notre âme “

Nous remarquons que sur les douze sens que nous percevons, les huit premiers proviennent de notre intérieur, les quatre autres sont liés à notre environnement, ils proviennent de l’extérieur ; Le sens de la vue faisant la passerelle entre les deux mondes.

Un espace de vie transformé par l’architecture intérieure “respire”, c’est un lieu vivant, son cœur bat au rythme de celui de ses occupants pour mieux respecter ce qu’ils sont. C’est ce qui fait toute la différence avec d’autres lieux qui n’ont pas reçu la même “INTENTION”.

Eh bien nous voilà beaux, ce qui semblait déjà assez compliqué, lorsque nous croyions articuler la cohérence de cinq sens, doit en réalité en intégrer plus du double, dans trois plans différents qui plus est, et reliés !
Mais après-tout, qu’ils soient 5, 7, ou douze, pas de panique, l’essentiel reste de considérer que c’est bien aux sens que nous nous adressons lorsque nous construisons. Tout particulièrement lorsque, entrant à l’intérieur des volumes bâtis, nous organisons ce qui n’est plus seulement un objet extérieur à nous mêmes, quelle que soit l’échelle du bâtiment, mais le contenant qui nous enveloppe et à l’intérieur duquel nous allons évoluer, peut-être même encore grandir.

Cet exercice a ceci de particulier qu’il va créer un message permanent que recevra l’habitant, l’occupant, le passant. Simplement en étant favorable à tel ressenti ou à tel comportement, en donnant plus d’importance à ceci qu’à cela, en autorisant ou en interdisant, l’espace intérieur va moduler nos comportements de façon d’autant plus prégnante qu’il s’adresse à nous en permanence mais sans dire un mot. Tous ceux qui ont un peu voyagé se souviennent du saisissement qu’ils ont pu ressentir en découvrant des intérieurs répondant à des règles de comportement très éloignées des coutumes françaises ou européennes. Inutile d’aller bien loin pour le vérifier, il n’est que de considérer, par exemple, le centre de la maison marocaine, occupé d’un patio délicieux ouvert sur le ciel et vers lequel tout converge, alors que la façade est un mur hermétique tout juste percé d’une porte non moins austère, là où nos demeures tournent l’apparat de leurs devantures vers le passant, réservant leur centre aux circulations aveugles, débarras et autres petits coins obscurs.
Nul besoin d’un doctorat de sociologie ou de psychanalyse pour comprendre que les systèmes de valeurs auxquels répondent ces organisations spatiale inversées résultent d’une vision du monde et encouragent des comportements radicalement différents.

Cet infra-langage qui code l’espace et son usage s’organise évidemment selon une grammaire fondamentalement culturelle, apprise et intériorisée. Et en s’adressant directement aux sens, l’architecte d’intérieur modèle ce qui touche à l’essence de l’architecture, espace tampon, intermédiaire protecteur entre le corps et le monde… mais tout autant révélateur de la façon dons nous l’habitons. Le code implicite dont nous chargeons l’espace à vivre, lorsque nous le structurons, va structurer l’expérience de tout ce qui se passe là, dans les murs.

Quelle échelle est pertinente pour harmoniser ce message ?
Le monument dans le paysage, la maison dans la cité, le volume d’un séjour, le meuble qui accueille, l’objet raffiné qui fait sens ? Ni plaidoirie ni réquisitoire ne sont opportuns dans ce débat, mais un simple constat : il s’agit d’un continuum, l’art de bien vivre et d’en créer les conditions ne peut être la chasse gardée d’aucune caste, mais résulte toujours de la fine adéquation entre le besoin, la commande et la réalisation. Sans oublier le talent de ceux qui relèvent le défi de répondre sans omette aucune de ces dimensions.

Mais puisque nous allons nous adresser à nos commanditaires en amont du langage parlé, dans le jardin des sensations, la première de nos tâches est d’écouter ce qui se dit sous les mots : entendre la demande qui se cache toujours sous la commande.

Luc a conclu il y a un instant sur l’intention de l’espace, et en effet, il n’existe pas d’espace bâti non intentionnel. On construit toujours en imaginant la vie qui a se dérouler dedans et l’effet qu’on veut produire. Mais il est bien rare que nos maîtres d’ouvrage, qu’ils soient privés ou institutionnels, sachent énoncer clairement leurs propres intentions, leurs besoins vrais qui sont le plus souvent noyées sous les représentations standardisées des médias en vogue, la nostalgie d’un passé idéalisé ou les seules préoccupations économiques. Dans le meilleur des cas, nous disposons de programmes tristement fonctionnels, surplombés par l’hégémonie réglementaire. C’est ainsi à nous qu’il revient de fissurer les certitudes, ouvrir des possibles, laisser entrevoir des alternatives, faire résonner leur désir d’espace pour pouvoir y répondre et donner lieu à ce qu’ils souhaitent vivre sans toujours savoir le dire.

Nous avons alors retourné le regard, le nôtre y compris, vers l’intérieur. Il va cette fois interroger la structure, non plus des poutres et des planchers ou autres sous-œuvres, mais la structure de ce qui veut se vivre là. En écoutant, en tentant de comprendre ce qui se cherche et que nous devons trouver pour satisfaire l’attente qui nous est adressée, nous devenons ainsi des architectes de l’intériorité.

Lorsque l’instrument est accordé, lorsque la tonalité juste est trouvée, il nous reste à organiser le chantier, assurer la passerelle entre la subtilité du ressenti à venir et la rudesse des matériaux lourds, les lourdeurs administratives et l’administration des plannings. Ce parcours-là est codifié selon la ritournelle de nos phases habituelles, avant-projet, dossier de consultation, exécution des travaux…etc, mais la rigueur technique de la gestion d’un projet ne fait pas tout, car notre créativité, notre inventivité plastique aussi sont convoquées par nos commanditaires. Il ne faut pas seulement que ça fonctionne, c’est la moindre des choses, il faut aussi que cela soit beau, que l’environnement proche que nous leur avons concocté leur apporte cette volupté si particulière : le plaisir d’être là, la jubilation du présent.

Quel que soit le lieu, privé, public, travail, loisir, en harmonisant les volumes, en facilitant le geste, en flattant la lumière, en donnant à la conscience du je une place valorisée par tous les autres sens, nous favorisons avant tout l’estime de soi, cette donnée première de toute vie sociale apaisée. Et la vraie sanction de notre travail n’est pas une réception sans réserves mais cet énoncé, quelques temps après : “qu’est-ce qu’on est bien maintenant…”

C’est seulement lorsque nous atteignons ce double objectif que nous pouvons prétendre avoir réussi cette mission qui se déroule face caméra selon les exigences d’un contrat explicite et derrière l’écran dans une attente d’autant plus précieuse qu’elle est incertaine et diffuse. Mais c’est aussi ce qui renouvelle la passion de créer : nous ne pouvons savoir jusqu’où nous pouvons aller.. qu’en permettant à notre client d’oser y aller.

Et si nous dépendons de l’étoffe de ses attentes autant que de ses capacités financières, nous sommes aussi tributaires de la qualité de l’équipe réunie autour de nous. Les bureaux d’études, et plus tard les entreprises, sont autant d’acteurs dont nous devons assurer la complémentarité transversale. Souvent comparés à un chef d’orchestre par les clients qui comprennent la réalité de notre fonction, nous ne manquons jamais de rappeler que nous sommes aussi les compositeurs des pièces que nous écrivons pour satisfaire leur besoin de bien vivre.

Le pavé dans la marre

Le pavé dans la marre

À la lumière d’une lecture inhabituelle du bréviaire “Le Moniteur”, je viens de comprendre un peu mieux la différence insoluble, même dans l’abus d’alcool, entre un architecte et un architecte d’intérieur.

Quoi qu’en dise, pense ou répande l’ordre médiéval qui défend les intérêts corporatistes des premiers, nous faisons le même métier : construire, agencer l’espace bâti, aménager, embellir…

Ce qui nous différencie est cependant fondamental et réside même très en amont toute considération technique, artistique ou réglementaire : nous cheminons approximativement sur le même vecteur, mais en sens strictement inverse.

• L’architecte, tel qu’il est formaté aujourd’hui, se préoccupe avant tout de ce qui est émis par le bâti, du dedans vers le dehors, depuis ce qui lui donne sens et raison vers la représentation sociale de ces derniers. Il est un porte-voix dont le message est projeté sur la façade qui a pour fonction de le révéler. Encore reste-t-il à savoir si la voix ainsi projetée est au service d’un besoin singulier ou si l’architecte se sert de ce dernier comme prétexte d’une œuvre égotiste, mais on comprend que la représentation est première et le vécu intérieur, au mieux, une variable d’ajustement. On construit ici pour établir une démonstration, publique.

• Tout au contraire, l’architecte d’intérieur est attentif à ce que le bâti, dans toutes ses composantes fonctionnelles et sensibles, va adresser à son occupant, qu’il soit durable ou éphémère. Il procède du dehors vers le dedans, depuis l’interface de l’extériorité qu’est l’enveloppe du bâti, vers les perceptions de l’intériorité du ressenti. C’est un écouteur, puis un synthétiseur qui va concrétiser un environnement bâti en sympathie avec les dispositions de celui qui s’y trouve. L’harmonie de la façade n’est pas négligée, mais elle n’est pas la duègne de la composition. On construit cette fois pour susciter une résonance, intime.

Ce qui est légitime et nécessaire dans l’élaboration du monumental emblématique devient une déficience dans la constitution des lieux à vivre. Pourtant, dans les deux cas, l’architecte a barre sur l’architecte d’intérieur, ravalant ce dernier au statut d’un quidam.

Il est vrai que son art se manifeste sur la place publique : en tant que tel, sa fonction est éminemment politique. En donnant corps à la cité, il est le dépositaire d’un ordre essentiel qui fonde tout exercice du pouvoir, non seulement car il lui donne lieu dans l’ordonnancement de la chose publique, mais car il le représente, lui compose un visage reconnaissable. On comprend, dès lors, qu’il ne puisse être question de confier l’exercice d’une telle puissance à un aréopage disparate de radicaux libres. Il faut contenir cette force dans un chemin aux destinations parfaitement référencées. Alors, outre le foisonnement de réglementations de plus en plus contraignantes, jusqu’à l’absurde, quoi de mieux qu’une corporation disposant d’une délégation de pouvoir quasi régalien sur la caste qu’elle régente ? Et puis, chacun son pré et les vaches seront bien gardées égrène le dicton ; pour autant qu’il s’agisse bien d’enclore un troupeau, on ne saurait le contredire, mais voilà qui profile sur la fonction adulée une ombre bien suspecte.

Et l’architecte d’intérieur, où est-il, dans ce débat ? Faudrait-il le considérer comme grouillot de l’envers du décor, son champ d’action admis comme résiduel du grand œuvre de la façade ? Certes, il ne s’occupe “que” des gens, n’astique pas le théâtre de la cour et n’agence pas l’alignement de la cité. Bien au contraire, à couvert de l’intime, réputé par principe hors champ politique, il invente des formes combien plus libres, car non seulement moins contraintes par des normes absconses, mais surtout ajustées à l’infinie variété des appétences — lorsqu’encore elles osent s’énoncer à l’abri des regards du “commun”. Faut-il comprendre dès lors que celui-ci ne saurait prétendre à un rang équivalent non pour des raisons pragmatiques de savoir, de compétence ou de performances, mais parce qu’il est autrement essentiel que son rôle, potentiellement subversif, reste enchâssé dans la contention d’une stricte disparité invalidante qui ne laisse place à quelque dérive urbaine que ce soit. Car évidemment, on imagine l’explosion des formes qu’augurerait une façade issue de l’intériorité en lieu et place de l’uniformité chargée de contenir la diversité, et au-delà de la seule écriture de l’espace, à la signification politique de ce qu’il manifeste.

Au demeurant, chez les architectes, la perte de compétences techniques au profit d’un culte quasi religieux des “ressorts de l’inspiration” désigne le centre de la cible et le poids des études vidées de leur matière essentielle, l’art de construire, vise avant tout à s’assurer d’une bonne intégration des règles implicites d’appartenance, bien plus que des savoir-faire. Au point que ces hauts lieux de transmission du premier des beaux arts se sont ouvertement donné pour mission d’apprendre à ne pas savoir construire, cette devise est d’ailleurs doctement expliquée aux novices entrant dans ces ordres. Certains sont surpris… mais sont bien contraints tout de même d’adopter les desseins d’une élite autoproclamée pour valider leur cursus. Au final, tout comme on apprend à passer le permis de conduire, on apprend ici à obtenir le diplôme. Plus tard, on saura conduire par l’expérience de la route et construire en éprouvant le chantier. Dans le meilleur des cas au sein d’une agence sur laquelle reposera l’acquisition des techniques, mais rien n’interdit de signer quelques milliers de m2 au sortir du cursus.

On encourage ainsi la schizophrénie de l’artiste qui produit une œuvre coupée du réel, en l’occurrence non seulement la connaissance intime de la matière qui pourrait sembler être l’alpha et l’oméga de tout bâtisseur, mais plus encore des préoccupations, contraintes et a fortiori ressentis de ceux à qui sont destinés les lieux, occupants éphémères ou résidents permanents qui devront, contents ou pas contents, s’adapter aux circonvolutions souvent insolites d’une inspiration exogène, habiter des espaces imposés plus en rapport avec les intérêts des bâtisseurs, toutes catégories confondues, que ceux des occupants.

Par nature et de plus en plus par formation, l’architecte d’intérieur va tout au contraire exercer son talent créateur à partir des besoins finement identifiés de ceux qui habitent le lieu. Partant le plus souvent d’un existant par lui même contraignant, il échappe naturellement à la projection toute puissante de l’ego sur une page vierge, ce qui facilite d’autant l’écoute de celui avec et pour qui il va composer un espace sur mesure. Quant à cette mesure, c’est aussi celle des forces en présence qui va fortement orienter la création d’une réponse pertinente : impossible ici de ne pas tenir grand compte des matériaux et techniques constructives qu’il faut commencer par lire à travers les murs, l’opacité initiale du réel à transformer imposant un cadre ô combien plus repérant qu’une inspiration conceptuelle trop souvent fantasque… ou servile.

On pourra sans peine trouver des exemples inverses de ce propos lapidaire, des architectes d’intérieurs défaillants comme des architectes admirables, déplacer à loisir les pions de la sentence et de de la louange : il sont avant tout des hommes et des femmes faillibles par nature… ou géniaux dans leur art. Il n’en reste pas moins que la discrimination médiévale qui préside à leur place dans la cité est de plus en plus insupportable. Outre les raisons qui sont précédemment décrites, il en est une sur laquelle la république démontre et promeut une remarquable tartufferie : la signature de l’œuvre !

Quoiqu’elle soit chassée à cors et à cris en grand équipage par le conseil de l’ordre, la signature de complaisance, péché capital des adoubés du Saint-Siège, est un secret de polichinelle. Quelle qu’en soit la forme, plus au moins adaptée à la tolérance du moment, elle révèle par définition l’abomination de son principe. Véritable insulte à la propriété intellectuelle, elle impose d’apposer sur une construction le nom de celui qui ne l’a pas conçue. Spoliation officielle au droit le plus élémentaire à la reconnaissance de la création, elle institutionnalise non seulement l’appropriation abusive du bien d’autrui, mais encourage le rançonnement dudit travail au nom d’une supériorité administrative parfaitement inique et attentatoire. Sur d’autres scènes, de telles pratiques sont qualifiées de racket et, à l’inverse du dogme de la caste, sévèrement punies. Seules les républiques bananières corrompues jusqu’à la moelle concèdent la gouvernance de tels principes. Ou bien, faut-il admettre que prendre un crayon pour dessiner du bâtiment relève d’un acte sacré que seuls les initiés peuvent entreprendre ? Faut-il accepter qu’un certificat délivré par des professeurs prévale sur la connaissance opérationnelle de leur objet ?

On objectera évidemment que les études en école d’architecture sont bien supérieures à celles des écoles d’architecture intérieure, plus “sérieuses” que ces dernières…

Foutaise ! S’il est vrai que des écoles de graphisme ou de design abusent sans contrôle du terme sacré, les diplômes estampillés du répertoire national sont au moins équivalents au fameux DE quant à l’exigence de leur contenu. Et l’apprentissage de terrain, tel que nous le conduisons à l’UNAID, certainement plus formateur qu’un passage en agence aux contours imprécis. Ce n’est pas la moindre des contradictions de ce système bancal qui valide l’obtention d’un diplôme… pour un métier qui n’est ni reconnu ni protégé : il revient à signifier au jeune diplômé “tu as le droit de te mettre au service d’un qui n’en sait pas plus que toi” et peut-être moins ajoute la petite voix. Qui plus est, comme on l’a vu, les architectes n’apprennent plus à concevoir la cellule habitat et à construire qu’au hasard de leur itinéraire professionnel, alors où peut bien résider la validité de cette discrimination dégradante ?

Au demeurant, soyons bien clairs : l’architecte d’intérieur n’est pas plus destiné à concevoir des monuments ou un quartier rénové que l’architecte n’est formé à interpréter et transformer les volumes d’un bâtiment existant ou orchestrer l’éclairement des intérieurs. Il faut pourtant, dans un cas comme dans l’autre, déposer des demandes administratives, accompagner les maîtres d’ouvrage pour en défendre l’instruction. Au nom du dogme, seuls les premiers sont habilités à le faire, y compris lorsque le projet échappe à leur champ de compétences. On a examiné quels détournements cela encourage au lieu de favoriser la coopération entre des connaissances complémentaires. Ce qui n’empêche pas nombre d’architectes et architectes d’intérieur de travailler en excellente intelligence, mais le principe de la signature obligée d’un architecte pour des projets principalement centrés sur l’architecture intérieure, conçus par des architectes d’intérieur, reste une odieuse usurpation… légale !

Personne n’est niais dans cette distribution partiale, tout le monde a bien compris que sous couvert de défense de la qualité architecturale de la cité (conférer les abords de nos villes !!!) il s’agit avant tout de gros sous. Et même de petits tellement le gâteau a fondu. Personne n’est dupe des arguties trop diaphanes pour couvrir la tutelle jalouse d’un marché captif. Mais alors qu’on le dise, au moins faudra-t-il en assumer le fondement, contre tout principe de droit et d’équité.


Ce qui impliquera également de cesser de décrier des compétences établies… et par ailleurs recherchées. Car nous le vérifions au quotidien, les raisons de faire appel à nous résultent trop souvent d’une insatisfaction non dissimulée “l’archi a fait ce qu’il voulait, sans nous écouter, on ne s’y retrouve pas…”. Voilà bien le comble : non seulement nous sommes désignés incompétents, mais devons de surcroît réparer les incohérences de ceux qui nous assujettissent. De préférence discrètement pour ne pas les vexer, en leur demandant poliment l’autorisation d’intervenir sur leur œuvre lorsque d’aventure il faut en modifier la forme pour la rendre apte à son usage !!! Certes, on ne marche pas toujours autant sur la tête, mais il est pour le moins déroutant que des situations à ce point ubuesques puissent être répliquées à des milliers d’exemplaires sans qu’on y mette bon ordre !

Nous demandons donc au gouvernement de ce pays d’organiser la consultation des instances représentatives de nos professions afin de statuer avec les ministères concernés sur la validation des parcours et des diplômes aboutissant à une reconnaissance du titre d’architecte d’intérieur et à une révision de la loi concernant les permis de construire, permettant à ces derniers de signer ceux qui relèvent de leur compétence établie… et recherchée !

Bernard Lacourte
Architecte d’intérieur, 
designer
Vice-président de l’UNAID
Jeudi 8 novembre 2018

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